pas tout à fait papa

13 mai 2016

Je ne cours pas, je vole...

La fin de l'hiver ne se fait plus très loin. L'air est frais, à cette heure matinale, mais pas trop. Humide, par contre. Il ne devrait pas pleuvoir, mais le ciel reste menaçant. Pour une fin de mois de février, la météo est plutôt clémente.

Je suis arrivé un peu tôt, je ne savais pas du tout la marge de temps à prévoir. Du coup, il n'y a pas grand monde. Je m'avance dans la salle, et j'informe les organisateurs de mon arrivée. Ils me tendent un dossard, que je garde à la main pour l'instant. Je discute un peu, puis je me met un peu en retrait pour patienter. Je parcours les prospectus annonçant d'autres évènements semblables dans les semaines ou les mois à venir. J'en garde un exemplaire de chaque. Si j'en ai la possibilité, j'essaierai de m'y rendre. En arrivant un peu plus tard qu'aujourd'hui...

Le temps passe doucement, les participants arrivent au fur et à mesure. L'heure du départ approche. Je ressens un peu d'appréhension. Pas par rapport à la performance qui m'attend. Courir une dizaine de kilomètres, c'est quelque chose que je sais faire assez facilement. En plus, je suis venu repérer le parcours au début du mois, je sais où sont les difficultés et comment les anticiper. J'espère faire un bon chronomètre, mais ce n'est pas une fin en soit. Ce n'est pas là l'important. Je ressens de l'appréhension, parce que c'est la première fois que je vais ouvertement faire ce pour quoi je m'entraîne depuis quelques mois. Ça me sert un peu la gorge. Et ce n'est ni le froid, ni l'humidité.

Certains participants s'échauffent. Je jette un coup d'oeil à ma montre. Un peu moins d'une demi-heure à patienter. Je me dirige vers ma voiture. Je retire mon blouson, je serre un peu plus mes chaussures, je jette un coup d'oeil au t-shirt blanc posé sur le siège passager. C'est pour ça que je suis là, ce matin. Il faut bien le mettre à un moment ou à un autre, alors je me décide. Je l'enfile par dessus mon pull. Je l'ajuste un peu. Il ne fait décidément pas bien chaud. Je retourne, doucement, vers le point de départ. Je m'appuie contre un mur, un peu mal à l'aise à l'idée que les autres participants puissent lire les inscriptions au dos de mon t-shirt. C'est assez intime, et je suis de nature assez timide. Je discute avec quelques participants, ça me change un peu les idées. Et puis, vu qu'ils sont face à moi, ils ne peuvent pas voir mon dos, et ça a un côté rassurant. De toute façon, je suis toujours appuyé contre le mur.

La sono annonce soudain l'heure proche du départ, et nous invite à nous approcher de la ligne. Je me décolle de mon mur, et je me retrouve rapidement au milieu des autres coureurs, à attendre le signal. Je sautille un peu, je plie et déplie mes jambes. Peut-être davantage pour me donner une contenance qu'autre chose, vu que c'est une préparation que je ne fais pas d'habitude avant mes entraînements.

Un coup de feu retentit.

La foule se met en mouvement. Je m'étais placé un peu au milieu, et je n'arrive pas à prendre mon rythme. Je suis trop gêné, trop freiné par la présence des autres coureurs. Puis le groupe s'étend un peu, les coudes se desserrent, et j'arrive à mieux progresser. Je me fais doubler par les plus rapides, et je double les plus lents. J'allonge mes foulées, je trouve mes sensations habituelles, et je me matérialise, dans la tête, les dix kilomètres à venir.

Je passe devant d'autres coureurs. Regardent-ils les inscriptions au dos de mon t-shirt ? Je n'en sais rien, mais l'émotion me gagne. Mes yeux s'humidifient. Quelques larmes glissent le long de mes joues. C'est pour ça que je cours aujourd'hui. Pour elles. Et pour les autres, aussi, particulièrement ceux de quelques connaissances.

D'une certaine manière, ce n'est plus moi qui cours. Ce sont mes deux filles nées sans vie.

Ceux qui sont derrière moi peuvent lire, autour de deux rubans rose et bleu formant une boucle,

Je ne cours pas, je vole

porté par le souvenir de L******* et E*****

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07 août 2015

Message aux croyants

Depuis quelques temps, il y a un point sur lequel je voudrais m'étendre un peu. En discutant avec des parents confrontés au deuil périnatal, je me rend compte que nos histoires sont toutes infiniment différentes, mais que nous sommes tous traversés par les mêmes sentiments, et il me semble que nous rencontrons tous les mêmes maladresses, les mêmes "mots qui font mal" venant de nos entourages. Et il y a une maladresse, particulièrement, que nous entendons presque tous, et qui est comme un coup de poignard que nous recevons en plein coeur. Cette maladresse, elle vient toujours de croyants. 

Cette maladresse, c'est une conviction, une certitude, avancée par certains. C'est quelques mots, par lesquels vous (par "vous", je désigne les croyants - qu'importe leur religion - qui ont prononcé ou écrit ces mots, ou qui seraient tentés de le faire) pensez probablement apaiser notre sentiment d'injustice, mais qui sont infiniment horribles à entendre. Ces quelques mots, ce sont des phrases du genre "Dieu, dans sa bonté, l'a voulu ainsi", ou "Elles sont mieux auprès de Dieu", ou toute autre phrase émettant l'idée que, quelque part, le décès de nos enfants et une bonne chose.

Vous avez le droit de le penser, personne ne pourra vous enlever ça. Ça fait partie de vos croyances. Mais vous n'avez pas le droit de nous le dire. 

Vous n'en avez pas le droit, car nous n'avons pas forcément les mêmes croyances que vous, et que vous ne pouvez pas nous imposer une vision qui vous est propre, par rapport à un drame que nous vivons personnellement et qui est tellement intense qu'il ne peut pas être compris à moins de le vivre soi-même.
Vous n'en avez pas le droit, car vous ne connaissez pas nos enfants, et vous ne pouvez pas savoir où ils auraient été le mieux. La paternité, la maternité, sont des choses qui ne s'expliquent pas, et qui font qu'on sait, d'autant plus quand il s'agit de bébés, ce qu'il y a de mieux pour nos enfants. Et ce qu'il y a de mieux pour des enfants, ce n'est pas la mort. 
Vous n'en avez pas le droit, car en affirmant que le décès de nos enfants est une bonne chose, vous niez sans vous en rendre compte notre douleur, et même notre deuil. Pourquoi être effondrés, submergés par l'horreur que nous vivons, puisque c'est une bonne chose ? Serions-nous si stupides, pour pleurer ce que vous estimez être une bonne nouvelle ? Vous estimez donc que nous devrions remercier votre Dieu d'avoir laissé nos enfants mourir ?
Vous n'en avez pas le droit, car perdre un enfant est sans doute une des pires choses qu'on puisse vivre, et vous n'avez pas le droit de vous en réjouir.

Alors oui, vous avez le droit de le penser. Mais par pitié, et surtout par respect, ne dites pas à un père ou à une mère qui a perdu un enfant que c'est une bonne chose, que Dieu l'a voulu ainsi, ou que cet enfant est mieux mort que vivant. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point il est douloureux et inacceptable d'entendre de telles paroles. Vous n'imaginez pas à quel point, en voulant nous réconforter, vous faites pire que l'inverse. Vous n'imaginez pas l'immensité du mal que vous faites, juste en prononçant ces mots. Et votre Dieu ne souhaite probablement pas que vous fassiez autant de mal...

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15 juillet 2015

témoignage

Ces derniers jours, sur Facebook, un témoignage circule. C'est celui d'une maman, dont l'enfant est né sans vie il y a 3 ans. 

Dans son témoignage, cette maman effectue un tour d'horizon complet et juste de ce que vivent les parents à travers le deuil périnatal. 

Voici son texte :

"Je m’appelle Sohan BERNATA. Je suis né le 12 juillet 2012, 5h15 à Pau. J'ai 3 ans aujourd'hui. Je ne ferai jamais ma première rentrée des classes à l'école maternelle en septembre. Je ne pourrai jamais jouer avec mes cousines. Je suis né avec deux bras, deux jambes, des cheveux, des petites oreilles bien formées, j'avais même des petits ongles. On a dit de moi que j'étais un brouillon, une erreur de la nature (dixit un anesthésiste et une sage-femme). Un gynécologue m'a décrit comme une simple fausse-couche, un médecin généraliste comme un « avortement spontané ». Mon cœur s'est arrêté de battre à cause de la morphine que l'on m'a injecté pour que je puisse partir plus "rapidement". Je sais que tous les jours ma maman regrette de ne pas m'avoir donné la possibilité de vivre. Mais en 2012, il existait encore des maternités de niveau 3 qui ne peuvent assumer des bébés aussi petits. 

Je manque terriblement à mon papa et ma maman. Quand j'étais dans le ventre de maman, j'entendais papa lui dire que je serai un grand footballeur. Alors pour m’entraîner, je jouais avec mes pieds dans le bidou de maman. Cela la faisait beaucoup rire.

Le personnel médical a dit à ma maman qu'elle avait de la chance dans son malheur, car elle était jeune et qu'elle pourrait avoir d'autres enfants. A l'heure d'aujourd'hui, cela fait bientôt 3 ans que papa et maman essaye de me faire un petit frère ou une petite sœur. Un an de PMA, et en septembre ils commencent une FIV ICSI. Avant de dire ce genre de choses, regardez bien vos enfants. Regardez les bien surtout. Et demandez-vous duquel vous pourriez-vous "passer". Aucun. Car ils sont différents. Ils sont tout simplement UNIQUES. JE SUIS UNIQUE AUSSI. Je suis le bébé (fils) mort de... Mais il ne faut pas se leurrer. Jamais je ne serai le neveu, le cousin, le petit-fils de... 

Les gens lui disent qu'il faut qu'elle arrête d'y penser. Que ça viendra tout seul. Tout le monde a une petite anecdote d'un couple chez qui ça a marché quand ils ont arrêté d'y penser. Et puis surtout, il n'y a pas de raison que cela ne marche pas, vu qu'ils ont réussi à me concevoir naturellement. Quand maman entend toutes ces phrases à la con, ça la fait méchamment sourire intérieurement. D'ailleurs, si vous avez le mode d'emploi pour ne plus y penser quand votre enfant est mort et qu'il y a 36 000 grossesses autour d'elle, elle le veut bien. Car elle n'a toujours pas réussi à le trouver. Sinon vous vous doutez bien qu'elle l'aurait déjà mis en application et n'aurait pas attendu vos supers conseils. Sauf qu'elle se tait quand elle entend ça. Pour ne pas vexer les gens, pour ne pas les mettre mal à l'aise.

La première règle que les paranges apprennent quand ils vivent un deuil périnatal, c'est : "Il faut comprendre les gens, ce n'est pas facile pour eux, ils ne savent pas quoi vous dire". A croire qu'ils sont plus à plaindre que les parents en deuil. Le malheur des autres fait fuir. Certains pensent que c'est contagieux. D'autres ne savent pas faire face au désarroi de "leurs amis". Alors ils s'éloignent. Vous êtes-vous posés la bonne question au moins ? Croyez-vous que c'est quand on est heureux que l'on a besoin d'être entouré ? Maman ne se fait aucune illusion. Elle sait très bien que toutes les personnes qu'elle n'a pas vu (ou très peu) depuis 3 ans, elle aurait eu leur visite si j'étais encore vivant. Alors qu'elle avait bien plus besoin de vous après ma mort. A l'heure d'aujourd'hui, elle aurait encore besoin de vous. Mais elle ne peut en vouloir à personne. Car on lui a dit de "les comprendre". 

Cela fait 3 ans aujourd'hui, mais ne croyez pas qu'elle va bien. Il lui arrive encore de s'enfermer dans sa chambre la journée dans le noir à me pleurer, et pleurer mon petit frère ou petite sœur qui n'arrive pas. Il n'y a pas un jour où elle ne pense pas à me rejoindre. Mais elle tient pour mon papa. Les personnes ne mesurent pas l'impact du deuil périnatal sur la vie. On entend souvent que lorsque l'on perd son enfant, c'est comme si l'on venait de se faire amputer d'un membre. Une personne qui perd son bras, sa jambe, n'aura plus jamais la même vie qu'avant. Il y aura toujours un réajustement adapté autour de son handicap. A la différence qu'avec le deuil périnatal, ce n'est pas reconnu par la société. Ma maman n'arrive plus à travailler en temps complet. Elle n'arrive même plus à travailler dans une structure car elle est en décalage avec les autres. Elle ne supporte plus d'entendre les gens se plaindre de leurs enfants. Mais encore une fois, elle ne peut rien dire car elle doit "les comprendre". Quand elle entend "t'es fatigué de quoi, t'as pas bosser de la journée" ...... Honnêtement, vous ne croyez pas qu'elle aurait préféré avoir une vie "normale", avec un boulot "normal" et pouvoir être fatiguée car j'ai couru partout jusqu'à la faire tourner en bourrique ?! 

Les personnes jugent trop sans savoir. Certains trouvent horrible de prendre en photo son enfant mort, ou même de le prendre dans ses bras. Mais est ce qu'ils ont réfléchit que papa et maman auraient certainement préféré me prendre en photo à la plage, dans mon premier manège, dans les bras de mes grand-parents ?? Arrêtez de parler sans savoir. Si vous n'avez pas été dans la situation de voir votre enfant pour la première et dernière fois de votre vie, ne les jugez pas. Maman regarde souvent mes photos, car elle a peur d'oublier mon visage. Et surtout, c'est les seuls moments qu'elle a pu passer avec moi. Et ça, ça vaut tout l'or du monde pour elle.

Si ma maman a décidé de témoigner aujourd'hui, c'est pour faire lever les tabous sur le deuil périnatal. Car beaucoup de personnes ne peuvent (ou ne veulent pas) nous comprendre. Malheureusement, elle sait très bien que ce statut ne sera jamais autant partagé qu'un lama qui prend le tramway ou qu'une famille qui part vivre au Canada car la France ne les a pas aidé à s'enrichir et évoluer professionnellement. Ma maman autorise qu'il soit partagé, re-partagé et re-re-partagé.

Le deuil périnatal n'est pas une fabulation. J'ai réellement existé. Cela lui fend le cœur à chaque fois qu'elle entend quelqu'un dire "Non il n'ont pas encore d'enfant". Mais si, ils m'ont moi. Et ils en sont très fiers. Etre parange c'est : "Se sentir coupable alors que tu es victime", "c'est vouloir s'isoler pour se protéger de ceux qui peuvent te blesser", "c'est quand tu es une personne irrespectueuse et mal élevée car tu ne daignes pas être présent face au bonheur des gens", " quand on doit penser à la peine des autres avant de penser à la notre".

Je m'appelle Sohan BERNATA et je suis mort le 12 juillet 2012, 5h45 à Pau. J'aurai du avoir 3 ans aujourd'hui."

Et voici le lien à partager (qui comporte, en plus, le portrait dessiné de Sohan).

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20 février 2015

Que pouvez-vous faire pour nous aider ?

C'est une des questions qui revient souvent, quand les gens apprennent que nous avons perdu notre bébé. Du moins, les premiers temps. Après, ne sachant pas, ils préfèrent souvent tout simplement ne plus en parler.

"Qu'est ce qu'on peut faire pour vous aider ?"

Ou la version affirmative.

"On ne sais pas quoi faire pour vous aider."

 

Sur le coup, nous non plus. Sur le coup, même, la seule chose qu'on ait envie de faire, c'est de hurler et de pleurer notre enfant. Mais comme on est pudique, on n'arrive pas à le faire devant vous. Alors, ce qui peut nous aider, c'est de savoir que vous êtes là, mais c'est aussi d'être un peu seul. Après tout, nous sommes seuls face à la mort. Et particulièrement face à la mort de notre enfant. Mais "être seul" ne doit pas forcément signifier ne pas être entouré. Faites juste savoir que vous êtes là. Nous en avons infiniment besoin.

Au début, on a besoin de savoir que vous pensez à nous. Mais on n'a pas forcément besoin de votre présence.

 

Et puis, après... On continue à avoir besoin de vous.

 

On n'a pas réussi à faire naître notre enfant en vie. C'est notre plus grande douleur. Notre enfant est mort. Et on ne peut pas l'accepter.

On aurait fait tout ça pour rien ? On aurait pris la décision d'avoir un enfant, pour rien ? On aurait porté notre amour à son plus haut point pour concevoir un enfant, pour rien ? On aurait espéré le résultat positif d'un test de grossesse, on aurait débordé de joie à la découverte de ce résultat, pour rien ? On aurait eu la joie et la fierté d'annoncer cette grossesse à nos familles et à nos amis, pour rien ? On aurait fait le bilan des pronostics sur la seule question qui occupait nos esprits le temps de quelques semaines : "Alors, ça sera un garçon ou une fille ?", pour rien ? On aurait vécu les désagréments et nausées du début de la grossesse, pour rien ? On aurait admiré ce ventre s'arondissant, pour rien ? On aurait attendu avec excitation les échographies, moments de rencontre privilégiés avec notre enfant, pour rien ? On aurait préparé la chambre d'enfant, monté le lit à barreaux, repeint les murs, choisi les meubles, les draps, les doudous, pour rien ? On aurait commencé à sentir ses petits coups de pieds et coups de poings, les mains de la maman accompagnant celles du papa, tous les deux émerveillés, pour rien ?

A travers toutes ces petites choses, notre enfant existait déjà. Et là, maintenant, il n'existerait plus ? On ne peut pas l'accepter.

 

Et c'est là que vous pouvez intervenir.

On a besoin de votre aide, pour faire exister notre enfant.

On a besoin que vous ne baissiez pas les yeux quand on évoque sa grossesse.

On a besoin que vous ne détourniez pas la tête quand on évoque sa naissance.

On a besoin que vous nous demandiez des détails, comme pour n'importe quel accouchement. "Ça a duré longtemps ?", "La péridurale a fonctionné ?", "L'accouchement s'est-il bien passé ?"... 

On a besoin que vous posiez des questions particulières, parce c'était un accouchement particulier. "Vous avez passé un peu de temps avec le bébé ?", "Vous avez pris des photos ?", "Ressemblait-elle à sa grande soeur ?"...

On a besoin que vous nommiez notre bébé par son prénom. Ce n'est pas un bébé anonyme, c'est le notre, et même s'il n'a pas d'état civil à proprement parlé, même si l'administration ne sait quoi faire de son acte d'enfant sans vie, notre bébé a une identité. C'est notre premier, notre deuxième ou notre troisième enfant. Il a un rang dans notre famille, et aucun "enfant d'après" ne le lui prendra. On a besoin que vous en ayez conscience.

On a besoin que vous nous donniez votre avis sur le prénom qu'on lui a choisi. Que vous aimiez ou pas ce prénom, on a besoin de le savoir.

On a besoin que vous ne disiez pas, ne sachant pas trouver les mots, "tu sais, c'est compliqué pour nous de trouver les mots". Pour nous, c'est compliqué de faire le deuil de notre enfant, de sa place dans notre famille. C'est compliqué d'avoir à entendre toutes les maladresses qui accentuent notre douleur. Ça, c'est compliqué. Nous dire que c'est compliqué pour vous de savoir comment se comporter avec nous, ça nous fait culpabiliser, ça nous fait regretter encore un peu plus de ne pas vous avoir présenté un bébé "en vie". Et de ça, on n'en a pas besoin.

On a besoin que vous nous demandiez, plusieurs mois, plusieurs années après, comment nous allons. Nous irons toujours mal, notre enfant nous manquera toujours, et ce n'est pas en ne nous posant pas la question que nous irons mieux. Au contraire. On a besoin que vous n'oubliiez pas notre enfant.

On a besoin que vous nous accordiez une attention particulière lorsque vous nous annoncez votre grossesse. On a besoin que vous compreniez qu'on n'arrivera pas à s'en réjouir, même si on sera heureux pour vous. On a besoin que vous sachiez que la grossesse des autres nous ramène à nos angoisses, à l'injustice que nous avons vécu. Mais on a quand-même besoin que vous nous annonciez cette grossesse, parce que nous ne voulons pas être traité comme des pestiférés au malheur contagieux. 

On a besoin que vous soyez attentifs, tout le temps, et que vous évitiez les maladresses que nous entendons trop souvent. "C'est tellement épuisant d'avoir deux - ou trois, quatre... - enfants", "c'est merveilleux de voir ses enfants interagir et jouer ensemble !"... Et tant d'autres, qui diffèrent suivant qu'on ait un ou deux enfants en vie, un ou deux enfants décédés... On a besoin que vous compreniez que c'est un peu comme de se plaindre ou de se réjouir de marcher, face à quelqu'un qui aurait perdu l'usage de ses jambes.

On a besoin que vous alliez sur la tombe de nos enfants, et que vous ne vous en cachiez pas de peur de nous faire de la peine. On a besoin de découvrir sur cette tombe une petite plaque, une petite bougie, une petite plante. On a besoin de se demander qui a bien pu poser cette plante, cette bougie ou cette plaque, et de faire notre petite enquête pour trouver la réponse.

On a besoin que vous vous inquiétiez de savoir comment nos enfants nés en vie avancent dans le deuil de leur petit frère ou petite soeur. 

On a besoin que vous nous demandiez si nous pensons à l'enfant d'après. Et même si on vous envoie un peu balader car c'est beaucoup trop tôt pour l'envisager, on sera quand même content que vous ayez posé la question. Par contre, on n'a pas besoin d'entendre des phrases "types" du genre "il faut faire confiance en la vie", "il faut se lancer", ... La confiance en la vie nous a quitté au moment où la vie a quitté le corps de notre enfant. On ne se lance pas dans une aventure sans réflexion, quand son issue peut être la mort d'un enfant. Laissez nous le temps de prendre notre décision, et ne nous en voulez pas si on choisit de ne plus faire d'enfant.

On a besoin de votre aide, et on a besoin de voir exister, à travers toutes vos questions, tous vos gestes, toutes vos attentions, l'enfant à qui nous avons donné naissance.

En nous refusant cette aide, vous donnez à notre enfant une seconde mort. On n'a pas besoin de ça...

 

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22 janvier 2015

Quelques flocons

Voici, à nouveau, un conte de Noël évoquant les enfants décédés bien trop tôt.

Etant donné les quelques flocons qui tombent de temps en temps ces derniers jours, ce conte est complètement d'actualité.

 

Plumes – Cecile Leclerq
 
Étant enfant, chaque année à l’approche de Noël, j’allais passer quelques jours chez ma grand-mère. Ces moments précieux constituaient pour moi le moment le plus attendu de l’année. C’était souvent pour elle, l’occasion d’une tendre complicité avec moi et c’était également là l’occasion de se livrer des secrets.
 
Un soir, après le repas, nous nous étions assises toutes les deux près du poêle rougissant qui réchauffait tous les cœurs de la maison. Il faisait très froid dehors. Ma grand-mère me demanda :

– Dis-moi, connais-tu le Père Noël? 

Je lui répondis :

– Évidemment! Il me rapporte des cadeaux tous les ans parce que je suis sage!

Ma grand-mère insista :

-Oui, mais, le connais-tu vraiment? 

Mon silence fit comprendre à ma grand-mère que je n’en savais pas beaucoup plus sur le Père Noël et que surtout j’étais disposée à écouter son récit. C’est alors qu’elle me livra un grand secret…

– Sais-tu, ma chérie, que le Père Noël est un homme au grand cœur? Il existe quelque part un royaume inaccessible où vivent de nombreux Petits Anges. 

– Qui sont-ils, ces Petits Anges, grand-mère? Demandai-je.

– Ce sont des enfants, de tout-petits enfants mais aussi des plus grands qui ont dû quitter précipitamment leur vie terrestre. 

Je vis à cet instant, dans les yeux de ma grand-mère, une forme de mélancolie que je ne lui avais jamais connu auparavant.
 
Je lui dis :

– Alors, ils n’ont plus de parents? Ils doivent être très tristes et se sentir bien seuls?

Elle s’empressa de me répondre:

– Non, non, car ils reçoivent régulièrement de la visite! Et sais-tu qui vient les voir?

– Non, grand-mère, dis-moi qui!

– Et bien c’est le Père Noël! Dès qu’il en a l’occasion, il se rend dans ce lieu merveilleux, les bras chargés de…

– De jouets!!! 

– Non! D’images, de souvenirs… Il leur apporte également de l’amour, qu’il a précieusement recueilli auprès de chaque personne près de qui, un jour, il s’est posé quelques instants… Le temps nécessaire… Juste ce qu’il faut pour saisir ce petit quelque chose qui rend les Petits Anges tellement heureux! Et tu sais quoi? Lorsqu’ils voient le Père Noël arriver, les petits Anges sont tellement heureux de sa visite qu’il s’empressent d’aller à sa rencontre! Tous s’envolent si rapidement que quelques plumes s’échappent de leurs gracieuses ailes. Ces petites plumes retombent tout doucement, emportant avec elles la joie des Petits Anges!
 
C’est alors que grand-mère posa son regard au-delà de la fenêtre et elle me dit :

– Regarde! Il neige! 

Je répondis à ma grand-mère :

– Oui, c’est magique! Je comprends maintenant pourquoi sur terre, tous les enfants sont joyeux quand il neige! Ce sont les plumes des Petits Anges qui retombent! 

Un magnifique sourire illumina le visage de ma grand-mère qui parut sereine et apaisée.
 
Ce soir là, ma grand-mère me fit le cadeau le plus merveilleux qui soit au monde. Depuis, lorsque la neige se met à tomber, je pense à tous ces Petits Anges et à l’amour et la joie qu’ils apportent dans nos cœurs.

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25 novembre 2014

Conte de Noël

Voici un conte de Noël, que je voulais partager depuis un moment. J'ai enfin retrouvé le nom de son auteur, ce qui me permet de le publier "dans les règles".

 

"C'est la nuit de Noël...

Il est très tard...si tard que seules quelques lumières oubliées clignotent encore dans la ville. Si tard que tous les yeux sont profondément fermés. Si tard que la ville est entièrement recouverte d'un fin manteau de givre glacé...

Dans le silence flottent neuf carillons qui tintinnabulent à chaque saut des rennes... Le Père Noël n'a pas fini son travail. Il est éreinté mais continue inlassablement à remplir les cheminées des maisons endormies...
Enfin le dernier paquet...
Le Père Noël est heureux pour ses rennes aussi : il les sent épuisés de tant de kilomètres parcourus, tirant un traîneau qui, au lieu de s'alléger, semblait de plus en plus lourd au fur et à mesure de la distribution. Le Père Noël ne comprend pas. Pourquoi tant de fatigue ? Et cette impression de labeur non fini ?

Le Père Noël attrape le dernier cadeau : vraisemblablement un cheval à bascule vu la forme et la grosseur du paquet.
Il le soulève avec peine et court le déposer au pied du sapin. Il remonte dans son traîneau, fait claquer sa langue, et les rennes se remettent péniblement en marche...
Pourquoi tant de mal ? Le traîneau est pourtant vide maintenant.
Comme animé d'un soupçon, le Père Noël se retourne... Et ce qu'il voit le remplit de stupeur : cachés au fond du traîneau, longtemps dissimulés sous le cheval à bascule, une multitude de petits sacs de velours bleu attendent sagement.

Qu'est-ce ?
Le Père Noël n'en croit pas ses yeux. Ce n'est pas lui qui a déposé tout cela... Il se rappelle de chaque jouet fabriqué, de chaque cadeau emballé, de chaque désir d'enfant. Et quel enfant réclamerait un petit sac de velours ?
Le Père Noël ordonne aux rennes de s'arrêter, il descend du traîneau et saisit un de ces sacs.
Stupeur !
Il est gonflé à bloc et lourd comme du plomb ! Le Père Noël le regarde longuement, le tourne et le retourne sans oser l'ouvrir. Il réfléchit, retrace le fil de sa tournée, persuadé que ces cadeaux n'étaient pas là quand il a embarqué.
C'est alors qu'il se rappelle...
Lors de sa tournée, il a vu sortir de quelques-une des maisons un papa ou une maman et s'approcher discrètement du traîneau. Il n'a guère fait attention : le Père Noël se soucie plus des enfants que des adultes... mais il se pourrait fort bien que ces parents aient glissé un petit paquet dans le traîneau...

Cherchant la clé de ce mystère, tournant et retournant le petit sac, il découvre, brodé sur le ruban qui le ferme, un prénom d'enfant...
Chaque sachet serait donc destiné à un petit ?
Une douceur infinie traverse le regard usé du Père Noël...
Il a compris.
Alors il remonte dans son traîneau, fait claquer sa langue, se cambre sous l'allure des rennes repartis au triple galop et les guide à travers la ville et le froid.
Ils montent, dépassent les lumières, glissent sur les nuages pour un pays que tous imaginent sans jamais le connaître.

Une multitude d'enfants impatients l'attendent en file indienne .
Ils ont interrompu leurs jeux à l'écoute des carillons et se tortillent d'aise à l'envie d'avoir leur cadeau...
Ils n'attendent pas de jouets, de poupées ou de camions... Ils attendent un simple petit sac de velours bleu. Des étoiles brillent déjà dans leurs yeux et les regards filent du côté du traîneau.

Le Père Noël prend un des sacs si lourds entre ses mains, soulève le ruban qui le ferme et lit le prénom brodé.
Aussitôt, le visage d'un petit garçon en habit de prince s'éclaire. Il s'avance timidement et tend ses mains. Le sac qui semblait de plomb se fait plume ! L'enfant sourit, défait d'un geste le ruban et surgissent alors une multitude de bisous, chatouilles, câlins et caresses qui retombent comme une pluie de bonheur sur les cheveux, les mains, les joues du garçonnet qui éclate de rire sous cette tendresse attendue. 
Autour de lui, comme un écho à sa joie, d'autres sacs se distribuent, d'autres rubans se défont, d'autres rires retentissent...
Le pays imaginaire n'est plus qu'un immense éclat joyeux qui carillonne plus fort encore que les clochettes des rennes...

Car une maman restera toujours une machine à faire les bisous, un papa restera toujours une machine à faire les câlins et l'amour trouvera toujours un messager pour arriver à son destinataire."

Auteur : Céline Claire

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06 novembre 2014

Lettre ouverte

Lettre ouverte à la Caisse d'Allocations Familiales de Saône et Loire ; à Mme Laurence ROSSIGNOL, secrétaire d'Etat chargée de la Famille ; à Mme Marisol TOURAINE, ministre des Affaires Sociales, de la Santé et des Droits des Femmes.

 

Dans un monde parfait, aucun parent ne devrait avoir à survivre à son enfant. Aucun enfant ne devrait naître sans vie. Aucun parent ne devrait pleurer la perte d'un bébé. Aucun parent ne devrait enterrer son enfant sans avoir jamais eu la chance d'entendre le son de sa voix, le son de ses pleurs ; sans avoir jamais eu la possibilité de voir ses petites mains se refermer sur un gros doigt d'adulte ; sans avoir jamais eu la possibilité de croiser son regard, de sentir sa chaleur au creux de ses bras. Dans un monde parfait, personne ne devrait jamais être confronté au deuil périnatal.

Ce monde, malheureusement, n'existe pas. 

Il y a des enfants qui meurent avant même d'avoir eu le temps de naître. Des enfants qui ont vécu plusieurs mois dans le ventre de leur mère, qui ont signalé à leurs parents leur présence en tapant du pied ou du poing dans le ventre de leur mère. Des enfants qui avaient déjà leur petite chambre prête, aux murs fraîchement repeints, au petit lit déjà paré de draps, à côté duquel les tiroirs de la table à langer étaient déjà pleins de pyjamas, de lingettes et liniments.

Il y a des parents qui doivent défaire ces lits, ranger les draps, démonter ces petits sommiers et ces tables à langer, remettre les pyjamas dans des cartons, refermer la porte de ces chambres d'enfants, et se demander s'il vaut mieux choisir une crémation ou un enterrement.

Et autour de ces enfants nés sans vie, autour de ces parents qui commencent bien trop brutalement un travail de deuil qu'ils ne termineront jamais vraiment, il y a une société. Notre société. Dans notre cas à nous, la société française.

Je suis le père de trois filles. La première est née en vie (puisqu'il m'est nécessaire, aujourd'hui, de le préciser) en août 2011. La seconde est née sans vie pour des raisons non précisément déterminées, au bout de 8 mois de grossesse, en avril 2013. La troisième est née sans vie avec un triple circulaire de cordon à 22 semaines et un jour d'aménorée en septembre 2014. Pour chacune de mes filles, j'ai effectué les démarche en mairie dans les 48h qui ont suivi leurs naissances afin de les inscrire sur les registres d'Etat Civil. Ma première fille possède donc un acte de naissance. Mes deux autres filles possèdent chacune un acte d'enfant sans vie. Toutes les trois sont inscrites sur notre livret de famille. Dans la semaine qui suivait leurs naissances, nous avons fait parvenir à la CAF la déclaration de naissance, accompagnée de l'acte, soit de naissance, soit d'enfant sans vie. Ces démarches ayant été effectuées en temps et en heure, j'aurais imaginé que pour notre caisse d'allocations familiales, les choses étaient claire. Nous ne sommes malheureusement pas les seuls parents concernés. Des enfants qui naissent sans vie, il y en a d'autres. Bêtement, j'ai pensé que "tout était prévu" pour que nous ne soyons pas victimes de courriers inappropriés ou autres démarches à effectuer. 

Si je suis amené aujourd'hui à rédiger cette lettre ouverte, c'est que tout n'est pas aussi évident.

Très précisément, voici comment se sont déroulés les évènements pour ma troisième fille.

Le 23 septembre 2014, donc, notre fille est née sans vie. Le jour-même, nous l'avons faite inscrire sur les registres d'Etat Civil, et avons donc reçu son acte d'enfant sans vie. Dans la semaine qui a suivi, mon épouse a adressé à la CAF cet acte d'enfant sans vie.

Le 29 septembre 2014, notre caisse d'allocations familiales a reçu ce courrier (la date est précisée dans notre "espace personnel" sur le site internet de la CAF).

Le 13 octobre 2014, notre dossier a été traité (la date est également précisée sur le même site internet).

Le 5 novembre 2014, je reçois un courrier de la CAF, que je vous copie ici : 

"Cher monsieur,

Votre famille s'agrandit. L'attente puis l'arrivée de votre enfant sont des moments forts dans la vie de votre couple.

Afin de partager pleinement ces instants, nous vous adressons un livret de paternité contenant des informations et des renseignements pratiques qui pourront vous accompagner dans votre vie de père.

Nous vous en souhaitons bonne lecture.

Bien sincèrement,

Votre caisse d'allocations familiales"

Accompagnant ce courrier, le livret de paternité en question. 

L'envoi de ce courrier vous apparaîtra probablement comme une erreur dans la synchronisation de dossiers, peut-être que vous penserez que c'est une malheureuse maladresse.

C'est bien davantage que ça.

Comme tout parent ayant perdu un enfant, nous sommes infiniment affectés psychologiquement. Nous recevons l'aide, mon épouse et moi, d'une psychologue. Cette psychologue, nous l'avons rencontrée grâce à l'équipe de notre maternité, qui fait preuve d'une humanité hors du commun et qui nous a parfaitement accompagnés dans les épreuves que nous traversons. Nous sommes plongés dans une sorte de détresse psychologique, où nous ressentons l'injustice terrible d'avoir été frappés deux fois par un drame pourtant réputé comme étant très rare. Nous sommes accablés par la perte de nos deux enfants, et l'histoire de la famille que nous essayons de construire est à jamais marquée par le décès de nos enfants. Nous cherchons, en vain, à contacter des professionnels de la psychologie de l'enfant, pour aider notre fille de 3 ans dans ce qu'elle traverse. Elle aussi, à jamais, est marquée par l'histoire de ses deux petites soeurs. Personne, absolument personne, qui n'ait connu la naissance sans vie de deux enfants ne peux prétendre imaginer ou comprendre ce que nous vivons.

Malgré notre état psychologique, mon épouse et moi essayons de ne pas choisir la facilité. Nous essayons d'avancer, pour le bien de notre fille. Nous pourrions nous arrêter de travailler, n'importe quel médecin nous signerait sans hésitation un arrêt de travail pour dépression nerveuse. Nous pourrions devenir une charge pour la société. Pendant plusieurs mois. Ou plusieurs années. Mais nous ne voulons pas avoir l'impression de "profiter". Moins d'une semaine après la naissance sans vie de ma fille, j'ai repris le travail. Mon épouse compte retourner travailler avant la fin de la durée du congé maternité auquel elle a droit. Nous avons notre détresse psychologique, mais nous avons notre respect pour la société, et nous ne voulons pas lui imposer notre détresse. Nous souhaitons ne pas être une charge pour la sécurité sociale ou pour les allocations familiales.

En remerciement, voici ce que notre caisse d'allocations familiales fait pour nous :

- elle me fait parvenir un "livret de paternité" pour un enfant que je ne verrai jamais grandir

- elle accompagne ce livret d'un courrier mentionnant l'importance de l'attente et de la naissance d'un enfant, pour un enfant décédé avant d'avoir eu le temps de naître

- elle reste indifférente à la situation psychologique de ma famille. Elle ne nous propose aucune aide psychologique, ni à mon épouse, ni à ma fille de 3 ans, ni à moi-même ; c'est pourtant ce que nous aurions pu attendre d'une politique familiale et sociale, en tant que parents endeuillés. Nous n'attendrions pas grand-chose : juste une liste de professionnels, psychologues et pédopsychiatres, que nous pourrions contacter en cas de besoin

- elle reste indifférente aux frais de prise en charge des corps de nos enfants décédés. L'enterrement de notre fille décédée en avril 2013 nous aura coûté 1500€. La mise en place d'une pierre tombale, quelques mois plus tard, nous aura coûté également environ 1500€ (je tiens à préciser que dans l'épreuve que nous traversons, nous avons eu la force de "démarcher" différentes pompes funèbres pour minimiser ces frais). L'enterrement de notre fille décédée en septembre 2014 aux cotés de sa grande soeur décédée, sous la même pierre tombale, nous aura coûté à nouveau 1500€. L'aide financière de la CAF se résume au maintient de la prime de naissance (qui aura été utilisée par avance pour des équipements de puériculture), et à l'indemnisation du congés maternité (qui, de toute façon, passerait en congés maladie accordé par les médecins pour pouvoir supporter un peu moins difficilement l'injustice qu'est la perte d'un enfant in utéro). Bien-sûr, nous aurions pu choisir de laisser les corps de nos enfants partir, sans frais à notre charge, dans des centres de crémation éloignés géographiquement ; ce qui nous aurait rendu encore plus difficile le travail de deuil que nous effectuons chaque jour en nous privant d'un lieu de recueillement. Nous aurions pu attendre d'une politique familiale et sociale une aide financière pour l'enterrement de nos enfants. Nous avons la chance de pouvoir assumer ces frais. Je n'ose imaginer comment des parents vivant notre drame peuvent faire face à l'impossibilité financière d'enterrer leur enfant décédé.

Le deuil périnatal reste, dans notre société, un sujet tabou. Notre société préfère ignorer l'existance de ces naissances sans vie. La réception de ce livret de paternité démontre que la politique familiale et sociale de notre pays suit cette tendance sociétale : je ne me sens pas juste ignoré dans mon deuil périnatal (ça serait le cas si la CAF se contentait de ne me proposer aucune aide psychologique ou financière), je me sens méprisé. Car envoyer un livret de paternité à un père ayant perdu son enfant un mois auparavant, c'est mépriser son deuil.

Un monde parfait dans lequel aucun enfant ne naît sans vie n'existera jamais. En revanche, une société qui considérerait et qui respecterait le deuil périnatal n'est pas quelque chose d'impossible. Il suffirait, pour commencer, d'une simple prise de conscience. Il suffirait d'humaniser un peu notre administration sociale et familiale. Il suffirait de placer un peu d'humain, là où des parents se retrouvent isolés de la société française dans la naissance sans vie de leur enfant. Il suffirait juste d'un peu de volonté. Ce tout petit effort serait déjà une grande victoire sur l'injustice qui frappe chaque année, en France, 7000 familles.

J'ose espérer qu'un jour, des dispositions seront prises pour que cette lettre ouverte n'ai plus de raison d'être. Ces dispositions, c'est à vous, ministre des Affaires Sociales, de la Santé et des Droits des femmes, c'est à vous, secrétaire d'Etat chargée de la famille, c'est à vous, agents des caisses d'allocations familiales, de les prendre. En ne faisant rien pour changer cela, vous vous rendez coupables d'une partie de la souffrance que nous, parents confrontés au deuil périnatal, endurons.

 

05 novembre 2014

Voiles des Anges

Il y a quelques semaines, une visiteuse du blog a laissé un commentaire avec un lien.

Ce lien, c'est celui du projet "Voiles des Anges".

Source: Externe

Voici la présentation du projet :

 

"L'association Voiles des Anges est une association de soutien aux parents ayant perdus un enfant.

Le but de l'association est d'accompagner les familles et les proches dans cette épreuve en les aidant à sortir de l'isolement, en les unissant et en leur permettant de penser à leur enfant d'une manière différente à travers un projet unique et hors du commun : Un bateau sur le Vendée Globe 2016.

Sur la coque de ce monocoque de 60 pieds seront inscrits les prénoms des enfants disparus. 

200 familles ont déjà fait le choix d'inscrire leur enfant. 

Nous souhaitons faire vivre aux familles et aux partenaires une aventures sportive et humaine unique. 

Le bateau sera également le moyen d'aborder différentes problématiques liées aux enfants comme la recherche pédiatrique et l'accompagnement des familles notamment et pourquoi pas de récolter des fonds pour pouvoir mener des actions concrètes dans ces domaines."

 

A mon sens, en dehors de sa symbolique tellement forte, ce projet est un moyen supplémentaire de faire parler du deuil périnatal, comme l'étaient les marches et manifestations du 15 octobre. J'ai une admiration sans limite pour ceux qui ont la force d'imaginer et de mettre en place de tels projets. Je pense qu'ils n'ont aucune idée de tout ce qu'ils apportent aux familles concernées.

Pour mieux comprendre le projet et éventuellement y participer, le mieux est d'aller visiter le site de l'association.

 

 Merci à nini16440 pour m'avoir fait découvrir ce beau projet.

 

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16 octobre 2014

15 octobre

Cette date ne correspondait à rien, avant. Je dois dire que même après le décès de ma seconde fille, dans notre douleur, je ne me suis même pas rendu compte de la signification de cette date. Et puis, par hasard, en traînant sur le net, début octobre, je suis tombé sur un site. Le 15 octobre est donc la journée internationale de sensibilisation au deuil périnatal. Et à cette occasion, une marche silencieuse est organisée à Lyon, comme à d'autres endroits en France.

Mon épouse et moi avons beaucoup hésité. Lyon, c'est pas tout près. On n'organise pas une escapade dans une grande ville sur un coup de  tête. D'abord, je me suis dit le classique "de toute façon, ça tombe un mercredi, donc avec le boulot, je suis pas dispo". Loupé. Le hasard de mon planning a fait que ce mercredi 15 octobre 2014, j'étais de repos. Ensuite, il y a eu, un court instant, "avec notre aînée, de toute façon, c'est pas jouable : l'après-midi, elle fait la sieste". Encore loupé : il était prévu qu'elle aille chez sa nounou ce jour là. Et comme l'école était fermée pour raison de réunion pédagogique-ministérielle-imposée, elle devait y aller potentiellement toute la journée. Bon, c'est quoi, l'excuse suivante ?... Et si, simplement, il suffisait de se poser la question : "A-t-on envie d'y aller ou pas ?"...

La question n'est pas si simple, en fait. Notre troisième fille est née sans vie il y a juste trois semaines. Est ce que ça ne va pas nous faire davantage de mal que de bien ? Ne va-t-on pas s'enfermer dans notre deuil sans parvenir à avancer ? La meilleure thérapie ne serait-elle pas de sortir, se changer les idées, ne pas chercher à côtoyer des parents vivant des deuils semblable aux nôtres ?... Une "marche silencieuse", n'est-ce pas un peu glauque ? 

Nous en avons beaucoup discuté. "on verra, si on se sent d'y aller ou pas". "ça dépendra de la météo, on ne va pas arpenter les rues de Lyon sous la pluie". "on se décidera la veille"... J'avais davantage envie d'y aller que ma femme, il faut bien l'avouer. Mais je la connais, elle est comme ça : peu motivée, je la force un peu, on sort, et finalement elle est contente d'être sortie. Oui mais là ??? Ce n'est pas une sortie comme les autres. Et si, effectivement, ça lui fait plus de peine que de bien, je m'en voudrais beaucoup. On n'a pas besoin de peine supplémentaire, on a notre quota... 

Alors, la veille, on a pris notre décision. "on y va, et si l'ambiance est trop lourde, si ça ne nous convient pas, on pourra toujours quitter le groupe et aller se balader dans Lyon".

Et nous y sommes allés.

Et nous y sommes restés.

Et nous sommes repartis en nous disant que l'an prochain, nous y retournerons.

Je vais tenter d'expliquer ce que cette journée nous a apporté. Et je vais oublier des choses, car elle nous a apporté réellement beaucoup.

1 : comme je l'ai dit, Lyon, c'est pas tout près. 1h30 de voiture, et minimum 1/4 d'heure pour se garer. comme je l'ai évoqué ailleurs, j'ai repris le boulot bien trop tôt à mon goût, laissant mon épouse à la maison vivre son deuil "loin de moi". Bien-sûr, je rentre le soir. Mais avec la fatigue de la journée (la fatigue de mon épouse comme ma fatigue à moi), on n'a jamais pris le temps de vraiment parler de notre troisième fille. On l'évoquait, on la nommait, mais on ne parlait pas de nos vrais sentiments, de ce qu'on avait au fond du coeur. Ce trajet en voiture a permis de rattraper un peu notre retard. On a beaucoup parlé. De nos enfants décédés, du présent, de notre deuil, de l'avenir qu'on a du mal à imaginer. Et rien que pour ça, ça valait le coup d'y aller.

2 : cette journée était un peu une aventure. Nous sommes partis le plus tôt que nous avons pu (entre dépôt de notre fille chez la nounou et ballade des chiens qui seraient devenus fous si on les avait laissés enfermés toute la journée sans les sortir avant), et nous sommes arrivés assez tard à Lyon. Le rassemblement était prévu à 13h, et le départ de la marche à 13h30. Nous avons trouvé une place dans un parking vers 13h20, nous ne savions pas exactement comment nous rendre au lieu de rendez-vous... Bref, ça a été une petite course d'orientation pour trouver le groupe. Par chance (et je remercie mon épouse pour son sens de l'orientation qui contredit toutes les rumeurs sur le sens de l'orientation des femmes), nous sommes arrivés sur les lieux vers 13h35 voir 40, juste quelques minutes avant le départ de la marche. C'est tout bête, mais ça ajoute de l'intérêt à la journée. Je regrette un peu qu'on n'ait pu arriver plus tôt, et éventuellement discuter avec des participants. Ça sera pour une prochaine fois.

3 : depuis qu'on est confrontés au deuil périnatal, nous avons lu beaucoup de témoignages sur internet, de couples ayant vécu des histoires aussi difficiles et dramatiques que la notre. Mais ce n'était qu'à travers des mots. Ça restait abstrait. Lors de cette journée, nous avons pu voir ces familles endeuillées. Et nous avons pu nous rendre compte qu'elles sont comme la notre. Des parents, des enfants, des grand-parents. Sans que rien ne puisse laisser imaginer qu'elles vivent, elles aussi, l'enfer. Des familles d'apparence "normales". Alors, je me suis senti moins "anormal". Ça arrive aussi aux autres. Et pas uniquement sur internet. Dans la vraie vie, ça arrive aussi aux autres... C'est infiniment malheureux, mais c'est, dans un sens, rassurant.

4 : pour la première fois depuis le décès de ma seconde fille, nous avons pu ne rien cacher de notre famille. Sans avoir besoin d'en parler directement (et puis finalement, les mots sont bien trop dérisoires face à ce qu'on vit), on a pu montrer notre souffrance, on a pu témoigner, on a pu rendre hommage à nos enfants décédées sans nous cacher. Sans avoir besoin de baisser les yeux, par pudeur, comme quand on croise quelqu'un au cimetière lorsque nous allons sur la tombe de nos filles. Pour la première fois, nous avons "assumé" la perte de nos enfants. Nous n'avons pas eu peur de devoir en parler (même si nous n'avons pas vraiment parlé aux autres participants de cette marche). J'ai pu, sans appréhension, demander une deuxième petite étoile d'argile "parce qu'on a deux filles décédées". Nous avons pu verser nos larmes, lors du très émouvant discours en fin de marche, sans se cacher. Pour la première fois, nous avons laissé nos deux enfants nées sans vie exister au travers de nous, sans rien cacher. Et ce sont ce contexte, cette marche, cette date, cette proximité avec d'autres familles endeuillées, qui l'ont permis. 

5 : enfin, cette journée avait finalement beaucoup plus d'importance que nous l'imaginions, parce que c'est important d'en parler. Dans quelques médias, il y a des articles, des interviews, des témoignages sur le deuil périnatal. Sans ces marches, sans cette association "pieds à terre, coeur en l'air", il n'y aurait rien eu de tout ça. Sans les participants aux différentes manifestations qui ont eu lieu en France mercredi, les organisateurs auraient vécu un double échec : celui de l'absence de participants, et celui en conséquence du manque de relais médiatique. Et si nous, qui avons perdu deux de nos filles, ne participons pas à ce genre d'évènements, qui le fera ? Pourra-t-on se plaindre du manque d'implication de notre société dans le deuil périnatal si nous restons seuls, dans notre coin, sans chercher à communiquer ? J'ai eu une impression étrange, en repartant de cette marche. J'ai eu l'impression d'avoir accompli un devoir. Envers mes deux filles décédées, envers tous les bébés décédés comme elles beaucoup trop tôt, et envers toutes les familles concernées par le deuil périnatal.

Pour ces raisons, et probablement pour d'autres encore, je ne regrette absolument pas de m'être déplacé, mercredi, à Lyon, pour participer à cette marche. Et je sais que mon épouse, même si j'ai dû la forcer un peu, ne le regrette pas non plus.

En conclusion, je vais me permettre de recopier une partie du discours de fin de marche. Il n'y a rien d'autre, je pense, à ajouter.



" Parce que cette journée est faite pour nous, mais surtout pour eux pour qu’on ne les oublie pas.

 Parce que nous pensons à eux tous les jours et pas uniquement aujourd’hui.
 
Parce qu’il n’est pas normal de survivre à son enfant.
 
Parce que notre peine doit être connue, sans attirer la compassion mais plutôt la compréhension.
 
Parce que la plupart des personnes ne savent pas.
 
Parce que nous faisons comme si, alors que ce n’est pas ça.
 
Parce qu’il nous manquera toujours quelqu’un.
 
Parce qu’une partie de nous s’en est allée.
 
Parce qu’ils pourront avoir des frères  et sœurs, mais qu’ils ne seront  jamais remplacés.
 
Parce qu’aujourd’hui nous sommes le 15 octobre et que c’est la journée de sensibilisation au deuil périnatal."
 
Mélanie Locon
Présidente de l’association « Pieds par terre, Cœur en l’air »

26 avril 2014

présentation

Cela fait maintenant un peu plus d'un an que c'est arrivé. J'y pense chaque jour, j'essaie de coller des mots à ce que je ressens, des formulations me viennent, je les trouve pile poil adaptées à ce que je ressens, puis je les oublie... 

Alors j'ai décidé d'écrire ce blog. De manière anonyme, car je n'ai aucun intérêt à ne pas l'être. J'ai entièrement conscience que mes sentiments et mon histoire sont différents des sentiments et des histoires des autres : je ne dicte aucune manière de penser, de réagir, de vivre, de survivre. J'avais juste besoin, égoistement, de partager mes sentiments et de noter quelquepart ce qui me passe sans cesse par la tête.

Ma femme et moi avons eu un premier enfant, et tout s'est bien passé. Je vis ma première paternité de manière tout à fait épanouie. Puis nous avons eu un deuxième enfant. Tout s'est beaucoup moins bien passé : 4 semaines avant le terme, sans réelle explication, notre enfant est décédée in utero. Nous avons vécu son décès, sa naissance et son enterrement en exactement 7 jours.

J'ai donc été une deuxième fois papa, sans pouvoir vivre avec l'enfant de cette seconde paternité. Le mal-être que je ressens depuis, je l'explique aujourd'hui comme ça : vis à vis de mon deuxième enfant, je ne me sens pas tout à fait papa. Je ne la porte pas dans mes bras, elle ne partage pas mes genoux avec mon premier enfant, je ne pourrai jamais lui apprendre à faire du vélo ou à baragouiner ses premières phrases. Tout ce qui fait d'un papa un papa, je ne le connaitrai pas avec elle. 

Je n'écrirai pas régulièrement sur ce blog, il y aura très probablement des longs moments sans rien de plus. Je ne compte pas me forcer à écrire. Je veux mettre à plat, comme ça vient, mes moments de spleen, mes sensations, les petits mots que j'arriverai à mettre sur ce que je ressens au plus profond.

Je n'écrirai pas pour être lu. J'écrirai pour écrire, et, peut être, pour faire vivre un peu l'enfant que j'ai eue sans l'avoir là, avec moi, sur mes genoux.

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