Lettre ouverte à la Caisse d'Allocations Familiales de Saône et Loire ; à Mme Laurence ROSSIGNOL, secrétaire d'Etat chargée de la Famille ; à Mme Marisol TOURAINE, ministre des Affaires Sociales, de la Santé et des Droits des Femmes.

 

Dans un monde parfait, aucun parent ne devrait avoir à survivre à son enfant. Aucun enfant ne devrait naître sans vie. Aucun parent ne devrait pleurer la perte d'un bébé. Aucun parent ne devrait enterrer son enfant sans avoir jamais eu la chance d'entendre le son de sa voix, le son de ses pleurs ; sans avoir jamais eu la possibilité de voir ses petites mains se refermer sur un gros doigt d'adulte ; sans avoir jamais eu la possibilité de croiser son regard, de sentir sa chaleur au creux de ses bras. Dans un monde parfait, personne ne devrait jamais être confronté au deuil périnatal.

Ce monde, malheureusement, n'existe pas. 

Il y a des enfants qui meurent avant même d'avoir eu le temps de naître. Des enfants qui ont vécu plusieurs mois dans le ventre de leur mère, qui ont signalé à leurs parents leur présence en tapant du pied ou du poing dans le ventre de leur mère. Des enfants qui avaient déjà leur petite chambre prête, aux murs fraîchement repeints, au petit lit déjà paré de draps, à côté duquel les tiroirs de la table à langer étaient déjà pleins de pyjamas, de lingettes et liniments.

Il y a des parents qui doivent défaire ces lits, ranger les draps, démonter ces petits sommiers et ces tables à langer, remettre les pyjamas dans des cartons, refermer la porte de ces chambres d'enfants, et se demander s'il vaut mieux choisir une crémation ou un enterrement.

Et autour de ces enfants nés sans vie, autour de ces parents qui commencent bien trop brutalement un travail de deuil qu'ils ne termineront jamais vraiment, il y a une société. Notre société. Dans notre cas à nous, la société française.

Je suis le père de trois filles. La première est née en vie (puisqu'il m'est nécessaire, aujourd'hui, de le préciser) en août 2011. La seconde est née sans vie pour des raisons non précisément déterminées, au bout de 8 mois de grossesse, en avril 2013. La troisième est née sans vie avec un triple circulaire de cordon à 22 semaines et un jour d'aménorée en septembre 2014. Pour chacune de mes filles, j'ai effectué les démarche en mairie dans les 48h qui ont suivi leurs naissances afin de les inscrire sur les registres d'Etat Civil. Ma première fille possède donc un acte de naissance. Mes deux autres filles possèdent chacune un acte d'enfant sans vie. Toutes les trois sont inscrites sur notre livret de famille. Dans la semaine qui suivait leurs naissances, nous avons fait parvenir à la CAF la déclaration de naissance, accompagnée de l'acte, soit de naissance, soit d'enfant sans vie. Ces démarches ayant été effectuées en temps et en heure, j'aurais imaginé que pour notre caisse d'allocations familiales, les choses étaient claire. Nous ne sommes malheureusement pas les seuls parents concernés. Des enfants qui naissent sans vie, il y en a d'autres. Bêtement, j'ai pensé que "tout était prévu" pour que nous ne soyons pas victimes de courriers inappropriés ou autres démarches à effectuer. 

Si je suis amené aujourd'hui à rédiger cette lettre ouverte, c'est que tout n'est pas aussi évident.

Très précisément, voici comment se sont déroulés les évènements pour ma troisième fille.

Le 23 septembre 2014, donc, notre fille est née sans vie. Le jour-même, nous l'avons faite inscrire sur les registres d'Etat Civil, et avons donc reçu son acte d'enfant sans vie. Dans la semaine qui a suivi, mon épouse a adressé à la CAF cet acte d'enfant sans vie.

Le 29 septembre 2014, notre caisse d'allocations familiales a reçu ce courrier (la date est précisée dans notre "espace personnel" sur le site internet de la CAF).

Le 13 octobre 2014, notre dossier a été traité (la date est également précisée sur le même site internet).

Le 5 novembre 2014, je reçois un courrier de la CAF, que je vous copie ici : 

"Cher monsieur,

Votre famille s'agrandit. L'attente puis l'arrivée de votre enfant sont des moments forts dans la vie de votre couple.

Afin de partager pleinement ces instants, nous vous adressons un livret de paternité contenant des informations et des renseignements pratiques qui pourront vous accompagner dans votre vie de père.

Nous vous en souhaitons bonne lecture.

Bien sincèrement,

Votre caisse d'allocations familiales"

Accompagnant ce courrier, le livret de paternité en question. 

L'envoi de ce courrier vous apparaîtra probablement comme une erreur dans la synchronisation de dossiers, peut-être que vous penserez que c'est une malheureuse maladresse.

C'est bien davantage que ça.

Comme tout parent ayant perdu un enfant, nous sommes infiniment affectés psychologiquement. Nous recevons l'aide, mon épouse et moi, d'une psychologue. Cette psychologue, nous l'avons rencontrée grâce à l'équipe de notre maternité, qui fait preuve d'une humanité hors du commun et qui nous a parfaitement accompagnés dans les épreuves que nous traversons. Nous sommes plongés dans une sorte de détresse psychologique, où nous ressentons l'injustice terrible d'avoir été frappés deux fois par un drame pourtant réputé comme étant très rare. Nous sommes accablés par la perte de nos deux enfants, et l'histoire de la famille que nous essayons de construire est à jamais marquée par le décès de nos enfants. Nous cherchons, en vain, à contacter des professionnels de la psychologie de l'enfant, pour aider notre fille de 3 ans dans ce qu'elle traverse. Elle aussi, à jamais, est marquée par l'histoire de ses deux petites soeurs. Personne, absolument personne, qui n'ait connu la naissance sans vie de deux enfants ne peux prétendre imaginer ou comprendre ce que nous vivons.

Malgré notre état psychologique, mon épouse et moi essayons de ne pas choisir la facilité. Nous essayons d'avancer, pour le bien de notre fille. Nous pourrions nous arrêter de travailler, n'importe quel médecin nous signerait sans hésitation un arrêt de travail pour dépression nerveuse. Nous pourrions devenir une charge pour la société. Pendant plusieurs mois. Ou plusieurs années. Mais nous ne voulons pas avoir l'impression de "profiter". Moins d'une semaine après la naissance sans vie de ma fille, j'ai repris le travail. Mon épouse compte retourner travailler avant la fin de la durée du congé maternité auquel elle a droit. Nous avons notre détresse psychologique, mais nous avons notre respect pour la société, et nous ne voulons pas lui imposer notre détresse. Nous souhaitons ne pas être une charge pour la sécurité sociale ou pour les allocations familiales.

En remerciement, voici ce que notre caisse d'allocations familiales fait pour nous :

- elle me fait parvenir un "livret de paternité" pour un enfant que je ne verrai jamais grandir

- elle accompagne ce livret d'un courrier mentionnant l'importance de l'attente et de la naissance d'un enfant, pour un enfant décédé avant d'avoir eu le temps de naître

- elle reste indifférente à la situation psychologique de ma famille. Elle ne nous propose aucune aide psychologique, ni à mon épouse, ni à ma fille de 3 ans, ni à moi-même ; c'est pourtant ce que nous aurions pu attendre d'une politique familiale et sociale, en tant que parents endeuillés. Nous n'attendrions pas grand-chose : juste une liste de professionnels, psychologues et pédopsychiatres, que nous pourrions contacter en cas de besoin

- elle reste indifférente aux frais de prise en charge des corps de nos enfants décédés. L'enterrement de notre fille décédée en avril 2013 nous aura coûté 1500€. La mise en place d'une pierre tombale, quelques mois plus tard, nous aura coûté également environ 1500€ (je tiens à préciser que dans l'épreuve que nous traversons, nous avons eu la force de "démarcher" différentes pompes funèbres pour minimiser ces frais). L'enterrement de notre fille décédée en septembre 2014 aux cotés de sa grande soeur décédée, sous la même pierre tombale, nous aura coûté à nouveau 1500€. L'aide financière de la CAF se résume au maintient de la prime de naissance (qui aura été utilisée par avance pour des équipements de puériculture), et à l'indemnisation du congés maternité (qui, de toute façon, passerait en congés maladie accordé par les médecins pour pouvoir supporter un peu moins difficilement l'injustice qu'est la perte d'un enfant in utéro). Bien-sûr, nous aurions pu choisir de laisser les corps de nos enfants partir, sans frais à notre charge, dans des centres de crémation éloignés géographiquement ; ce qui nous aurait rendu encore plus difficile le travail de deuil que nous effectuons chaque jour en nous privant d'un lieu de recueillement. Nous aurions pu attendre d'une politique familiale et sociale une aide financière pour l'enterrement de nos enfants. Nous avons la chance de pouvoir assumer ces frais. Je n'ose imaginer comment des parents vivant notre drame peuvent faire face à l'impossibilité financière d'enterrer leur enfant décédé.

Le deuil périnatal reste, dans notre société, un sujet tabou. Notre société préfère ignorer l'existance de ces naissances sans vie. La réception de ce livret de paternité démontre que la politique familiale et sociale de notre pays suit cette tendance sociétale : je ne me sens pas juste ignoré dans mon deuil périnatal (ça serait le cas si la CAF se contentait de ne me proposer aucune aide psychologique ou financière), je me sens méprisé. Car envoyer un livret de paternité à un père ayant perdu son enfant un mois auparavant, c'est mépriser son deuil.

Un monde parfait dans lequel aucun enfant ne naît sans vie n'existera jamais. En revanche, une société qui considérerait et qui respecterait le deuil périnatal n'est pas quelque chose d'impossible. Il suffirait, pour commencer, d'une simple prise de conscience. Il suffirait d'humaniser un peu notre administration sociale et familiale. Il suffirait de placer un peu d'humain, là où des parents se retrouvent isolés de la société française dans la naissance sans vie de leur enfant. Il suffirait juste d'un peu de volonté. Ce tout petit effort serait déjà une grande victoire sur l'injustice qui frappe chaque année, en France, 7000 familles.

J'ose espérer qu'un jour, des dispositions seront prises pour que cette lettre ouverte n'ai plus de raison d'être. Ces dispositions, c'est à vous, ministre des Affaires Sociales, de la Santé et des Droits des femmes, c'est à vous, secrétaire d'Etat chargée de la famille, c'est à vous, agents des caisses d'allocations familiales, de les prendre. En ne faisant rien pour changer cela, vous vous rendez coupables d'une partie de la souffrance que nous, parents confrontés au deuil périnatal, endurons.