C'est une des questions qui revient souvent, quand les gens apprennent que nous avons perdu notre bébé. Du moins, les premiers temps. Après, ne sachant pas, ils préfèrent souvent tout simplement ne plus en parler.

"Qu'est ce qu'on peut faire pour vous aider ?"

Ou la version affirmative.

"On ne sais pas quoi faire pour vous aider."

 

Sur le coup, nous non plus. Sur le coup, même, la seule chose qu'on ait envie de faire, c'est de hurler et de pleurer notre enfant. Mais comme on est pudique, on n'arrive pas à le faire devant vous. Alors, ce qui peut nous aider, c'est de savoir que vous êtes là, mais c'est aussi d'être un peu seul. Après tout, nous sommes seuls face à la mort. Et particulièrement face à la mort de notre enfant. Mais "être seul" ne doit pas forcément signifier ne pas être entouré. Faites juste savoir que vous êtes là. Nous en avons infiniment besoin.

Au début, on a besoin de savoir que vous pensez à nous. Mais on n'a pas forcément besoin de votre présence.

 

Et puis, après... On continue à avoir besoin de vous.

 

On n'a pas réussi à faire naître notre enfant en vie. C'est notre plus grande douleur. Notre enfant est mort. Et on ne peut pas l'accepter.

On aurait fait tout ça pour rien ? On aurait pris la décision d'avoir un enfant, pour rien ? On aurait porté notre amour à son plus haut point pour concevoir un enfant, pour rien ? On aurait espéré le résultat positif d'un test de grossesse, on aurait débordé de joie à la découverte de ce résultat, pour rien ? On aurait eu la joie et la fierté d'annoncer cette grossesse à nos familles et à nos amis, pour rien ? On aurait fait le bilan des pronostics sur la seule question qui occupait nos esprits le temps de quelques semaines : "Alors, ça sera un garçon ou une fille ?", pour rien ? On aurait vécu les désagréments et nausées du début de la grossesse, pour rien ? On aurait admiré ce ventre s'arondissant, pour rien ? On aurait attendu avec excitation les échographies, moments de rencontre privilégiés avec notre enfant, pour rien ? On aurait préparé la chambre d'enfant, monté le lit à barreaux, repeint les murs, choisi les meubles, les draps, les doudous, pour rien ? On aurait commencé à sentir ses petits coups de pieds et coups de poings, les mains de la maman accompagnant celles du papa, tous les deux émerveillés, pour rien ?

A travers toutes ces petites choses, notre enfant existait déjà. Et là, maintenant, il n'existerait plus ? On ne peut pas l'accepter.

 

Et c'est là que vous pouvez intervenir.

On a besoin de votre aide, pour faire exister notre enfant.

On a besoin que vous ne baissiez pas les yeux quand on évoque sa grossesse.

On a besoin que vous ne détourniez pas la tête quand on évoque sa naissance.

On a besoin que vous nous demandiez des détails, comme pour n'importe quel accouchement. "Ça a duré longtemps ?", "La péridurale a fonctionné ?", "L'accouchement s'est-il bien passé ?"... 

On a besoin que vous posiez des questions particulières, parce c'était un accouchement particulier. "Vous avez passé un peu de temps avec le bébé ?", "Vous avez pris des photos ?", "Ressemblait-elle à sa grande soeur ?"...

On a besoin que vous nommiez notre bébé par son prénom. Ce n'est pas un bébé anonyme, c'est le notre, et même s'il n'a pas d'état civil à proprement parlé, même si l'administration ne sait quoi faire de son acte d'enfant sans vie, notre bébé a une identité. C'est notre premier, notre deuxième ou notre troisième enfant. Il a un rang dans notre famille, et aucun "enfant d'après" ne le lui prendra. On a besoin que vous en ayez conscience.

On a besoin que vous nous donniez votre avis sur le prénom qu'on lui a choisi. Que vous aimiez ou pas ce prénom, on a besoin de le savoir.

On a besoin que vous ne disiez pas, ne sachant pas trouver les mots, "tu sais, c'est compliqué pour nous de trouver les mots". Pour nous, c'est compliqué de faire le deuil de notre enfant, de sa place dans notre famille. C'est compliqué d'avoir à entendre toutes les maladresses qui accentuent notre douleur. Ça, c'est compliqué. Nous dire que c'est compliqué pour vous de savoir comment se comporter avec nous, ça nous fait culpabiliser, ça nous fait regretter encore un peu plus de ne pas vous avoir présenté un bébé "en vie". Et de ça, on n'en a pas besoin.

On a besoin que vous nous demandiez, plusieurs mois, plusieurs années après, comment nous allons. Nous irons toujours mal, notre enfant nous manquera toujours, et ce n'est pas en ne nous posant pas la question que nous irons mieux. Au contraire. On a besoin que vous n'oubliiez pas notre enfant.

On a besoin que vous nous accordiez une attention particulière lorsque vous nous annoncez votre grossesse. On a besoin que vous compreniez qu'on n'arrivera pas à s'en réjouir, même si on sera heureux pour vous. On a besoin que vous sachiez que la grossesse des autres nous ramène à nos angoisses, à l'injustice que nous avons vécu. Mais on a quand-même besoin que vous nous annonciez cette grossesse, parce que nous ne voulons pas être traité comme des pestiférés au malheur contagieux. 

On a besoin que vous soyez attentifs, tout le temps, et que vous évitiez les maladresses que nous entendons trop souvent. "C'est tellement épuisant d'avoir deux - ou trois, quatre... - enfants", "c'est merveilleux de voir ses enfants interagir et jouer ensemble !"... Et tant d'autres, qui diffèrent suivant qu'on ait un ou deux enfants en vie, un ou deux enfants décédés... On a besoin que vous compreniez que c'est un peu comme de se plaindre ou de se réjouir de marcher, face à quelqu'un qui aurait perdu l'usage de ses jambes.

On a besoin que vous alliez sur la tombe de nos enfants, et que vous ne vous en cachiez pas de peur de nous faire de la peine. On a besoin de découvrir sur cette tombe une petite plaque, une petite bougie, une petite plante. On a besoin de se demander qui a bien pu poser cette plante, cette bougie ou cette plaque, et de faire notre petite enquête pour trouver la réponse.

On a besoin que vous vous inquiétiez de savoir comment nos enfants nés en vie avancent dans le deuil de leur petit frère ou petite soeur. 

On a besoin que vous nous demandiez si nous pensons à l'enfant d'après. Et même si on vous envoie un peu balader car c'est beaucoup trop tôt pour l'envisager, on sera quand même content que vous ayez posé la question. Par contre, on n'a pas besoin d'entendre des phrases "types" du genre "il faut faire confiance en la vie", "il faut se lancer", ... La confiance en la vie nous a quitté au moment où la vie a quitté le corps de notre enfant. On ne se lance pas dans une aventure sans réflexion, quand son issue peut être la mort d'un enfant. Laissez nous le temps de prendre notre décision, et ne nous en voulez pas si on choisit de ne plus faire d'enfant.

On a besoin de votre aide, et on a besoin de voir exister, à travers toutes vos questions, tous vos gestes, toutes vos attentions, l'enfant à qui nous avons donné naissance.

En nous refusant cette aide, vous donnez à notre enfant une seconde mort. On n'a pas besoin de ça...