Cette date ne correspondait à rien, avant. Je dois dire que même après le décès de ma seconde fille, dans notre douleur, je ne me suis même pas rendu compte de la signification de cette date. Et puis, par hasard, en traînant sur le net, début octobre, je suis tombé sur un site. Le 15 octobre est donc la journée internationale de sensibilisation au deuil périnatal. Et à cette occasion, une marche silencieuse est organisée à Lyon, comme à d'autres endroits en France.

Mon épouse et moi avons beaucoup hésité. Lyon, c'est pas tout près. On n'organise pas une escapade dans une grande ville sur un coup de  tête. D'abord, je me suis dit le classique "de toute façon, ça tombe un mercredi, donc avec le boulot, je suis pas dispo". Loupé. Le hasard de mon planning a fait que ce mercredi 15 octobre 2014, j'étais de repos. Ensuite, il y a eu, un court instant, "avec notre aînée, de toute façon, c'est pas jouable : l'après-midi, elle fait la sieste". Encore loupé : il était prévu qu'elle aille chez sa nounou ce jour là. Et comme l'école était fermée pour raison de réunion pédagogique-ministérielle-imposée, elle devait y aller potentiellement toute la journée. Bon, c'est quoi, l'excuse suivante ?... Et si, simplement, il suffisait de se poser la question : "A-t-on envie d'y aller ou pas ?"...

La question n'est pas si simple, en fait. Notre troisième fille est née sans vie il y a juste trois semaines. Est ce que ça ne va pas nous faire davantage de mal que de bien ? Ne va-t-on pas s'enfermer dans notre deuil sans parvenir à avancer ? La meilleure thérapie ne serait-elle pas de sortir, se changer les idées, ne pas chercher à côtoyer des parents vivant des deuils semblable aux nôtres ?... Une "marche silencieuse", n'est-ce pas un peu glauque ? 

Nous en avons beaucoup discuté. "on verra, si on se sent d'y aller ou pas". "ça dépendra de la météo, on ne va pas arpenter les rues de Lyon sous la pluie". "on se décidera la veille"... J'avais davantage envie d'y aller que ma femme, il faut bien l'avouer. Mais je la connais, elle est comme ça : peu motivée, je la force un peu, on sort, et finalement elle est contente d'être sortie. Oui mais là ??? Ce n'est pas une sortie comme les autres. Et si, effectivement, ça lui fait plus de peine que de bien, je m'en voudrais beaucoup. On n'a pas besoin de peine supplémentaire, on a notre quota... 

Alors, la veille, on a pris notre décision. "on y va, et si l'ambiance est trop lourde, si ça ne nous convient pas, on pourra toujours quitter le groupe et aller se balader dans Lyon".

Et nous y sommes allés.

Et nous y sommes restés.

Et nous sommes repartis en nous disant que l'an prochain, nous y retournerons.

Je vais tenter d'expliquer ce que cette journée nous a apporté. Et je vais oublier des choses, car elle nous a apporté réellement beaucoup.

1 : comme je l'ai dit, Lyon, c'est pas tout près. 1h30 de voiture, et minimum 1/4 d'heure pour se garer. comme je l'ai évoqué ailleurs, j'ai repris le boulot bien trop tôt à mon goût, laissant mon épouse à la maison vivre son deuil "loin de moi". Bien-sûr, je rentre le soir. Mais avec la fatigue de la journée (la fatigue de mon épouse comme ma fatigue à moi), on n'a jamais pris le temps de vraiment parler de notre troisième fille. On l'évoquait, on la nommait, mais on ne parlait pas de nos vrais sentiments, de ce qu'on avait au fond du coeur. Ce trajet en voiture a permis de rattraper un peu notre retard. On a beaucoup parlé. De nos enfants décédés, du présent, de notre deuil, de l'avenir qu'on a du mal à imaginer. Et rien que pour ça, ça valait le coup d'y aller.

2 : cette journée était un peu une aventure. Nous sommes partis le plus tôt que nous avons pu (entre dépôt de notre fille chez la nounou et ballade des chiens qui seraient devenus fous si on les avait laissés enfermés toute la journée sans les sortir avant), et nous sommes arrivés assez tard à Lyon. Le rassemblement était prévu à 13h, et le départ de la marche à 13h30. Nous avons trouvé une place dans un parking vers 13h20, nous ne savions pas exactement comment nous rendre au lieu de rendez-vous... Bref, ça a été une petite course d'orientation pour trouver le groupe. Par chance (et je remercie mon épouse pour son sens de l'orientation qui contredit toutes les rumeurs sur le sens de l'orientation des femmes), nous sommes arrivés sur les lieux vers 13h35 voir 40, juste quelques minutes avant le départ de la marche. C'est tout bête, mais ça ajoute de l'intérêt à la journée. Je regrette un peu qu'on n'ait pu arriver plus tôt, et éventuellement discuter avec des participants. Ça sera pour une prochaine fois.

3 : depuis qu'on est confrontés au deuil périnatal, nous avons lu beaucoup de témoignages sur internet, de couples ayant vécu des histoires aussi difficiles et dramatiques que la notre. Mais ce n'était qu'à travers des mots. Ça restait abstrait. Lors de cette journée, nous avons pu voir ces familles endeuillées. Et nous avons pu nous rendre compte qu'elles sont comme la notre. Des parents, des enfants, des grand-parents. Sans que rien ne puisse laisser imaginer qu'elles vivent, elles aussi, l'enfer. Des familles d'apparence "normales". Alors, je me suis senti moins "anormal". Ça arrive aussi aux autres. Et pas uniquement sur internet. Dans la vraie vie, ça arrive aussi aux autres... C'est infiniment malheureux, mais c'est, dans un sens, rassurant.

4 : pour la première fois depuis le décès de ma seconde fille, nous avons pu ne rien cacher de notre famille. Sans avoir besoin d'en parler directement (et puis finalement, les mots sont bien trop dérisoires face à ce qu'on vit), on a pu montrer notre souffrance, on a pu témoigner, on a pu rendre hommage à nos enfants décédées sans nous cacher. Sans avoir besoin de baisser les yeux, par pudeur, comme quand on croise quelqu'un au cimetière lorsque nous allons sur la tombe de nos filles. Pour la première fois, nous avons "assumé" la perte de nos enfants. Nous n'avons pas eu peur de devoir en parler (même si nous n'avons pas vraiment parlé aux autres participants de cette marche). J'ai pu, sans appréhension, demander une deuxième petite étoile d'argile "parce qu'on a deux filles décédées". Nous avons pu verser nos larmes, lors du très émouvant discours en fin de marche, sans se cacher. Pour la première fois, nous avons laissé nos deux enfants nées sans vie exister au travers de nous, sans rien cacher. Et ce sont ce contexte, cette marche, cette date, cette proximité avec d'autres familles endeuillées, qui l'ont permis. 

5 : enfin, cette journée avait finalement beaucoup plus d'importance que nous l'imaginions, parce que c'est important d'en parler. Dans quelques médias, il y a des articles, des interviews, des témoignages sur le deuil périnatal. Sans ces marches, sans cette association "pieds à terre, coeur en l'air", il n'y aurait rien eu de tout ça. Sans les participants aux différentes manifestations qui ont eu lieu en France mercredi, les organisateurs auraient vécu un double échec : celui de l'absence de participants, et celui en conséquence du manque de relais médiatique. Et si nous, qui avons perdu deux de nos filles, ne participons pas à ce genre d'évènements, qui le fera ? Pourra-t-on se plaindre du manque d'implication de notre société dans le deuil périnatal si nous restons seuls, dans notre coin, sans chercher à communiquer ? J'ai eu une impression étrange, en repartant de cette marche. J'ai eu l'impression d'avoir accompli un devoir. Envers mes deux filles décédées, envers tous les bébés décédés comme elles beaucoup trop tôt, et envers toutes les familles concernées par le deuil périnatal.

Pour ces raisons, et probablement pour d'autres encore, je ne regrette absolument pas de m'être déplacé, mercredi, à Lyon, pour participer à cette marche. Et je sais que mon épouse, même si j'ai dû la forcer un peu, ne le regrette pas non plus.

En conclusion, je vais me permettre de recopier une partie du discours de fin de marche. Il n'y a rien d'autre, je pense, à ajouter.



" Parce que cette journée est faite pour nous, mais surtout pour eux pour qu’on ne les oublie pas.

 Parce que nous pensons à eux tous les jours et pas uniquement aujourd’hui.
 
Parce qu’il n’est pas normal de survivre à son enfant.
 
Parce que notre peine doit être connue, sans attirer la compassion mais plutôt la compréhension.
 
Parce que la plupart des personnes ne savent pas.
 
Parce que nous faisons comme si, alors que ce n’est pas ça.
 
Parce qu’il nous manquera toujours quelqu’un.
 
Parce qu’une partie de nous s’en est allée.
 
Parce qu’ils pourront avoir des frères  et sœurs, mais qu’ils ne seront  jamais remplacés.
 
Parce qu’aujourd’hui nous sommes le 15 octobre et que c’est la journée de sensibilisation au deuil périnatal."
 
Mélanie Locon
Présidente de l’association « Pieds par terre, Cœur en l’air »