La fin de l'hiver ne se fait plus très loin. L'air est frais, à cette heure matinale, mais pas trop. Humide, par contre. Il ne devrait pas pleuvoir, mais le ciel reste menaçant. Pour une fin de mois de février, la météo est plutôt clémente.

Je suis arrivé un peu tôt, je ne savais pas du tout la marge de temps à prévoir. Du coup, il n'y a pas grand monde. Je m'avance dans la salle, et j'informe les organisateurs de mon arrivée. Ils me tendent un dossard, que je garde à la main pour l'instant. Je discute un peu, puis je me met un peu en retrait pour patienter. Je parcours les prospectus annonçant d'autres évènements semblables dans les semaines ou les mois à venir. J'en garde un exemplaire de chaque. Si j'en ai la possibilité, j'essaierai de m'y rendre. En arrivant un peu plus tard qu'aujourd'hui...

Le temps passe doucement, les participants arrivent au fur et à mesure. L'heure du départ approche. Je ressens un peu d'appréhension. Pas par rapport à la performance qui m'attend. Courir une dizaine de kilomètres, c'est quelque chose que je sais faire assez facilement. En plus, je suis venu repérer le parcours au début du mois, je sais où sont les difficultés et comment les anticiper. J'espère faire un bon chronomètre, mais ce n'est pas une fin en soit. Ce n'est pas là l'important. Je ressens de l'appréhension, parce que c'est la première fois que je vais ouvertement faire ce pour quoi je m'entraîne depuis quelques mois. Ça me sert un peu la gorge. Et ce n'est ni le froid, ni l'humidité.

Certains participants s'échauffent. Je jette un coup d'oeil à ma montre. Un peu moins d'une demi-heure à patienter. Je me dirige vers ma voiture. Je retire mon blouson, je serre un peu plus mes chaussures, je jette un coup d'oeil au t-shirt blanc posé sur le siège passager. C'est pour ça que je suis là, ce matin. Il faut bien le mettre à un moment ou à un autre, alors je me décide. Je l'enfile par dessus mon pull. Je l'ajuste un peu. Il ne fait décidément pas bien chaud. Je retourne, doucement, vers le point de départ. Je m'appuie contre un mur, un peu mal à l'aise à l'idée que les autres participants puissent lire les inscriptions au dos de mon t-shirt. C'est assez intime, et je suis de nature assez timide. Je discute avec quelques participants, ça me change un peu les idées. Et puis, vu qu'ils sont face à moi, ils ne peuvent pas voir mon dos, et ça a un côté rassurant. De toute façon, je suis toujours appuyé contre le mur.

La sono annonce soudain l'heure proche du départ, et nous invite à nous approcher de la ligne. Je me décolle de mon mur, et je me retrouve rapidement au milieu des autres coureurs, à attendre le signal. Je sautille un peu, je plie et déplie mes jambes. Peut-être davantage pour me donner une contenance qu'autre chose, vu que c'est une préparation que je ne fais pas d'habitude avant mes entraînements.

Un coup de feu retentit.

La foule se met en mouvement. Je m'étais placé un peu au milieu, et je n'arrive pas à prendre mon rythme. Je suis trop gêné, trop freiné par la présence des autres coureurs. Puis le groupe s'étend un peu, les coudes se desserrent, et j'arrive à mieux progresser. Je me fais doubler par les plus rapides, et je double les plus lents. J'allonge mes foulées, je trouve mes sensations habituelles, et je me matérialise, dans la tête, les dix kilomètres à venir.

Je passe devant d'autres coureurs. Regardent-ils les inscriptions au dos de mon t-shirt ? Je n'en sais rien, mais l'émotion me gagne. Mes yeux s'humidifient. Quelques larmes glissent le long de mes joues. C'est pour ça que je cours aujourd'hui. Pour elles. Et pour les autres, aussi, particulièrement ceux de quelques connaissances.

D'une certaine manière, ce n'est plus moi qui cours. Ce sont mes deux filles nées sans vie.

Ceux qui sont derrière moi peuvent lire, autour de deux rubans rose et bleu formant une boucle,

Je ne cours pas, je vole

porté par le souvenir de L******* et E*****